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Alter Domus : entre chance et résilience

C’est arrivé près de chez nous, une success story valorisée aujourd’hui à 5 milliards d’euros : l’entreprise luxembourgeoise d’administration de fonds et de services aux entreprises Alter Domus. Grâce à la prise de participation majoritaire de Cinven, société britannique de capital-investissement, leur prédominance mondiale dans un marché en future consolidation devient une évidence.

« J’ai fait mes études en Belgique et j’ai ensuite travaillé pour PWC au Luxembourg. J’étais censé être de passage pour quelques années, me voici toujours là 34 ans plus tard. » témoigne en souriant René Beltjens, fondateur et président du comité de surveillance de Alter Domus.

Les chiffres ont de quoi donner le tournis : 2 500 milliards de dollars d’actifs sous administration (AUA) au total, dont 130 milliards de dette privée et 770 milliards en capital-investissement et capital-risque, 225 milliards de dollars d’AUA en immobilier au service de la très grande majorité des plus grands gestionnaires d’actifs et d’immobilier au monde. La société s’est développée à une vitesse vertigineuse : elle compte désormais 5 000 employés répartis dans 39 bureaux dans le monde, venant de quelques dizaines de personnes au Luxembourg à leur création en 2003.

Lorsque l’entreprise a été créée, c’est pourtant davantage par nécessité que par opportunité de marché. Le secteur financier commence à se structurer et des règles d’indépendance sont construites pour les cabinets d’audit afin d’éviter les conflits d’intérêt. PwC Expertise Comptable et Fiscale devient brièvement Billon et Associés puis Alter Domus lorsqu’elle est acquise par Dominique Robyns, l’époque CFO de PWC Luxembourg et et Gérard Becquer, associé domiciliation de PWC. Le marché semble aujourd’hui les remercier.

Les activités maîtresses d’Alter Domus consistent à fournir des solutions technologiques intégrées et de prester des services d’actifs. Les services portent sur l’administration de fonds, de gestion opérationnelle et d’administration et de gestion de la dette.

Le fonds Permira, entré au capital en 2017, a permis de financer le virage technologique et poursuivre la conquête mondiale. Ce fonds conservera ses parts et les plus de 50% viendront des autres actionnaires.

René Beltjens rejoint un Alter Domus en 2008, quittant une confortable position de partner dans laquelle il ne se voyait plus évoluer. « J’ai eu la mission de nous développer à l’international, Dominique et Gérard étaient fort pris par la gestion au Luxembourg.” Son premier pas est désormais posé “Nous avions des profils complémentaires, nous prenions nos décisions après des conversations parfois joyeusement soutenues, nous n’étions pas toujours d’accord. Mais une fois la décision prise, on s’y tenait collectivement et on assumait. Pas de place pour des discours du type « je te l’avais dit » ».

2008, l’année de la faillite de Lehman Brothers et la crise qui s’ensuivit ne facilitent pas le développement de leur nouveau pôle aux Etats-Unis. « Nous nous sommes dits : soit c’est la fin du monde, soit le soleil revient après la pluie. ». De fait, il a fallu faire preuve de résilience. « C’était un marché difficile pour les nouveaux entrants, mais nous y avons cru fermement. Nous avons préparé le retour au soleil. » confirme le fondateur. « Au lieu de fermer, nous avons persévéré. Nous serions arrivés 2-3 ans plus tard, nous n’aurions pas pu nous faire notre place. Nous étions convaincus que notre modèle était le bon. Comme toujours, le temps fait bien son travail. » La patience semble avoir payé.

La diversification se met en place pour l’administration des fonds, en parallèle à l’internationalisation de l’entreprise, soutenue par une série d’acquisitions. Le Luxembourg n’est alors pas une référence pour les fonds alternatifs, plus ancré dans un marché de retail.

« Notre succès est dû à la rencontre entre la chance et notre résilience. Il y a toujours une part de pari et de risque, nous composons avec elle. C’est un état d’esprit : voir le verre à moitié plein ou à moitié vide. »

C’est en 2011 que leur assise dans les fonds d’administration prend son ampleur avec le rachat de Luxembourg Fideos. Les 20 personnes dédiés aux fonds alternatifs s’ajoutent aux 20 présents chez Alter Domus, ce qui fait d’eux les plus grand players indépendants dans ce secteur. « Nous avons maintenu notre indépendance. C’était une opération à la fois défensive et offensive. Nous ne pouvions laisser notre concurrent l’acquérir, il nous aurait dépassé en taille. L’opportunité était excellente, cela nous permis d’être présents au bon moment et avec la bonne force de frappe. »

La pénurie de liquidités dans de nombreux domaines du capital-investissement, le marché des fonds secondaires sur les transactions et les levées de fonds. “Contrairement à beaucoup de nos concurrents, nous possédons une vaste expérience dans le traitement des fonds secondaires, tant du côté des commandités que des commanditaires, ainsi que d’une technologie de pointe sur le marché, capable de gérer la complexité et le volume de données générées par les fonds secondaires” affirme René Beltjens.

La démarche autour du capital humain a été rapidement mise en place « Pour faire grandir une entreprise, il faut le bonnes personnes à la bonne place. C’est un équilibre à trouver entre faire grandir les gens et ne pas les stretcher en les mettant en difficulté. » Si l’attractivité d’une équipe qui gagne est assurée, faire évoluer les compétences dans une entreprise à croissance à deux chiffres constitue un défi, tant les besoins sont mouvants. « Nous ne voulions pas dépendre d’une poignée de personnes que sont les fondateurs mais nous entourer au mieux. Nous sommes passés d’un modèle de partnership à un modèle corporate. » Un système d’incentive contenant des actions a été mis en place pour les nouveaux talents. « On peut être fiers de la valeur de la transaction avec la prise de participation de Cinven qui a récompensé nos collaborateurs. » ajoute René Beltjens.

La première ouverture du capital eut lieu en 2016, avec l’arrivée de Permera. « Nous étions clairs sur nos objectifs depuis le début. Nous voulions devenir numéro 1 en Europe. Notre objectif premier était de pouvoir robustes pour envisager des acquisitions pertinentes afin de nous établir sur le marché américain. Ce n’était pas que financier, c’était aussi une question de légitimité. » confirme le président. L’ouverture au capital a permis d’investir sur l’aspect technologique.

« Nous avons été précis dans nos acquisitions. Nous avons ciblé des complémentarités, des synergies. Cela prend du temps à intégrer. Doug Hart était CEO de Cortland (acquise en 2018) et est aujourd’hui CEO d’Alter Domus. Nous tenons compte de la valeur des personnes lors d’une acquisition. »

La gestion de l’entreprise et le comité de surveillance se distinguent assez rapidement dans l’évolution de l’entreprise afin de garantir indépendance et bonne gouvernance.

« Il faut être en mesure de questionner ce en quoi on croit et accepter les challenges. Les choses changent tout le temps. À côté de cela, le management doit pouvoir porter sa vision et fédérer autour. Le management doit être force de proposition et amener des projets forts à la table du comité de surveillance. »

« Le KPI qui a le plus de valeur aujourd’hui est la croissance de l’entreprise. Nous allons avoir besoin de beaucoup de technologie, demain encore plus qu’aujourd’hui. »

Gestion du capital humain, bonne gouvernance, robustesse financière, autant d’ingrédients que partagent sans doute d’autres entreprises performantes sans arriver à la valorisation que prend aujourd’hui Alter Domus grâce à la participation de Cinven. « Nous avons gardé un héritage fort des exigences de qualité des big four. Nous sommes proches de nos clients et voulons évoluer avec eux. Nous avons aussi été précoces sur des marchés porteurs. Lorsqu’une entreprise rate un shift sur le marché, elle ne le paye pas dans l’immédiat mais à 5,10, elle peut disparaître. »

La croissance de ces 6 dernières années est très soutenue. Depuis 2021, Alter Domus a augmenté son chiffre d’affaires de 54% et ses d’actifs sous administration (AuA) de 69%.

Les investissements de demain se poursuivront plus intensément dans les data analytics, qu’ils estiment capital pour leur secteur. « Nous voulons proposer plus de transparence. Ce qui était avant une boîte noire dont les opérations étaient opaques n’est plus souhaitable pour nos clients qui veulent avoir accès à ces données de façon précise avec notamment du reporting poussé. C’est ce que nous appelons la 3ème génération de fonds et cela met fin à la dépendance à l’égard de moyens de communication obsolètes entre le client et l’administrateur.” poursuit René Beltjens.

Les plateformes d’Alter Domus pour le private equity ont été développées de façon sectorielles là où les compétiteurs ont développé des plateformes plus globales. « Cela nous donne des avantages sur le US forward. Cette décision d’opérer avec des multiplateformes a un coût mais je pense que c’est le meilleur pour le futur. »

La part de risque est mesurée et assumée « Les conséquences de vos décisions se voient toujours quelques années plus tard. Certes, les datas vous guident, mais cela reste toujours incertain. »

“Nous avons annoncé notre capacité à administrer des fonds à capital variable. Ces fonds élargissent l’accès aux investissements du marché privé et permettent la démocratisation des fonds alternatifs. Nous nous sommes associés à Multifonds pour lancer un système capable de gérer un plus grand nombre de transactions et de clients.”

« Le KPI qui a le plus de valeur aujourd’hui est la croissance de l’entreprise. Nous allons avoir besoin de beaucoup de technologie, demain encore plus qu’aujourd’hui. Nous devons fournir les bons outils pour être pertinents. Cela nécessite des fonds suffisants pour faire des investissements conséquents. Dans un marché qui se consolide, la taille compte. »

L’optimisme est aujourd’hui de mise, tant Cinven et Alter Domus partagent l’ambition d’accentuer les investissements technologiques et leur ancrage mondial.


Cet article est paru dans la première édition du magazine Forbes Luxembourg. Vous souhaitez en recevoir un exemplaire? C’est par ici!

Salma Haouach
Salma Haouach
De formation ingénieure de gestion de Solvay en 2001, major finance, Salma Haouach a démarré sa carrière dans le secteur financier avant de travailler dans l’ingénierie marketing et la communication stratégique à Valencia, Casablanca, Bordeaux et Le Havre avant de revenir à Bruxelles il y’a 10 ans et poursuivre sa carrière dans le conseil en stratégie et leadership durable. Parallèlement, elle a construit une carrière médiatique comme chroniqueuse dans des médias audiovisuels nationaux à partir de 2008 (L’Express, La Première, La Deux, BX1), elle a créé un média online d'éducation aux médias (Le Lab.) puis éditant et présentant deux émissions économiques : Coûte que Coûte sur Bel RTL et Business Club sur LN24.

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