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Prométhée ou Gargantua?

La rapidité de la performance (parabolique) des valeurs technologiques et des Magnificient Seven, la valorisation, la concentration révèlent les marqueurs génétiques d'une bulle en formation.

En 1946, l’Eniac, le premier ordinateur entièrement électronique, réalise 5000 opérations par seconde. Il pèse 27 tonnes, réparties sur 63 mètres carrés. En 2023, Frontier devient le premier supercalculateur à franchir le mur de l’exaflop (le quintillion, ou milliard de trilliards d’opérations à virgule flottante par seconde). Il occupe 680 mètres carrés et coute 600 millions de dollars, un peu moins du double du prix de la dernière machine-outil photo-lithographique d’ASML. Il sera très vite dépassé par Aurora, qui sera peut-être bientôt distancé par les circuits quantiques.

La mission de ces Prométhée de silicone ? La recherche scientifique : lutter contre le cancer, aboutir à la fusion thermonucléaire… Ils offrent aux algorithmes de machine learning, aux réseaux de neurones qui composent les modèles de langage, comme GPT, une puissance (ou plutôt, une rapidité) de calcul et d’assimilation de la donnée bien supérieure à celle de l’homme. La machine est capable d’apprendre, de hiérarchiser, d’abstraire et donc de résoudre des problèmes très complexes. Armstrong n’aurait jamais posé son LEM sans la précision de calcul de l’Apollo Guidance Computer. Depuis 50 ans, nombre des grands pas de l’humanité s’appuient sur la puissance de calcul électronique. Mais en attendant que le titan de l’intelligence artificielle nous offre le feu du savoir divin, son appétit gargantuesque doit être rassasié : il double tous les 3 à 4 mois, selon Open AI.

Les investisseurs l’ont bien compris en se ruant sur le secteur de la « puissance de calcul » qui regroupe les fabricants de machines à graver les précieux wafers (ASML, BESI) assemblés par TSMC et consorts pour le compte des designers de puces (NVIDIA, AMD…). Le club des 27 plus grands acteurs du secteur pèse désormais autant que le poids des valeurs de la santé dans le MSCI world : 10% de l’indice, pour 600 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel, soit une valorisation de presque 10 fois les ventes. Nvidia est désormais la troisième plus grosse capitalisation boursière américaine (1800 milliards de dollars) devant Alphabet, chahutée en bourse par le nouveau moteur de recherche d’Open AI, et à quelques encablures d’Apple (2800 milliards de dollars) que Warren Buffet allège dans le portefeuille de Berkshire Hathaway.

La rapidité de la performance (parabolique) des valeurs technologiques et des Magnificient Seven (+140% depuis 12 mois), la valorisation (45 fois les bénéfices par action), la concentration (le top 3 du S&P500 génère 75% de la performance de l’indice depuis le début de l’année) révèlent les marqueurs génétiques d’une bulle en formation. Les biais émotionnels habituels (achats motivés par la peur de ne pas participer à la hausse) ne manquent pas le rendez-vous. Les investisseurs sont humains, après tout. Cela dit, comme le modèle prédictif autorégressif de chat GPT, ils peuvent apprendre du passé pour se préparer à l’avenir. L’histoire des bulles financières modernes enseigne qu’à partir de multiples de 50 fois le résultat, il faut savoir commencer se montrer prudent lorsqu’on boucle une performance à trois chiffres en un an…

Un premier coup de semonce a été tiré cette semaine. Il a suffi d’une mauvaise surprise sur l’inflation sous-jacente américaine pour que le marché révise de 17 points de base ses attentes de taux FED pour 2024, et que le Nasdaq (-1,7% mardi) corrige de 10 fois plus, accompagné par un rebond du Vix à 16 points. Les attentes de pivot de la FED se sont décalées de juin à juillet, avec non plus 7 mais seulement 3 baisses et demie attendues sur l’année. Pendant quelques heures, la complaisance du marché à l’égard du scénario macro-économique des trois boucles d’or (désinflation, transition douce d’un cycle économique – 2020-2023 – à un nouveau, neutralisation des taux directeurs) a été ébranlée… Jusqu’à ce que les acheteurs reprennent la main de plus belle… Les investisseurs sont-ils aujourd’hui guidés par le feu prométhéen d’un retour à meilleure fortune des fondamentaux d’entreprises ? Ou est-ce l’appétît glouton pour le gain qui s’installe déjà à la manœuvre ?

Thomas Planell
Thomas Planell
Chartered Financial Analyst, diplômé d’un Master 2 en Finance à L’INSEEC, Thomas Planell rejoint le pôle de gestion diversifiée de DNCA Finance en novembre 2013 après plusieurs expériences en conseil (Marsh & McLennan) et produits dérivés (IG Group). Au premier trimestre 2024, il lancera la première stratégie active sur matières premières de la société.

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